Les Pères et les Écritures

Les différents types de lecture de la Bible (Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job)

Aux puits des Écritures (Origène, Homélie sur la Genèse)

Commentaires sur le Notre Père (I) (Saint Jérôme, Commentaire sur saint Matthieu)

Commentaires sur le Notre Père (II) (Origène, La Prière)


Les différents types de lecture de la Bible

Le commentateur de la parole sainte doit imiter le comportement d'un fleuve. Quand un cours d'eau coule le long de son lit, s'il lui arrive de longer des vallées basses, il détourne aussitôt vers elles l’élan de sa course, et après les avoir suffisamment remplies, il se rejette aussitôt dans son lit. Oui, c'est ainsi que doit être le commentateur de la parole divine: quel que soit le sujet qu'il traite, s'il vient à trouver une bonne occasion d'édifier opportunément, il doit détourner en quelque sorte vers cette vallée proche les flots de sa parole et ne retrouver le lit de son exposé en cours, qu'après s'être suffisamment répandu dans le champ en contrebas de cet enseignement.

Il faut savoir d'autre part que nous traitons certains passages rapidement avec un commentaire historique, nous en scrutons d'autres avec une étude typologique grâce à l'allégorie, nous en expliquons d'autres enfin grâce seulement aux outils de l'allégorie morale, mais nous en examinons quelques-uns en utilisant pour notre recherche, avec beaucoup d'attention, les trois procédés en même temps. D'abord, en effet, nous posons les fondements de l'histoire; ensuite, grâce au sens typologique, nous élevons, jusqu'à en faire une citadelle de la foi, notre construction spirituelle; enfin, par l'agrément du sens moral, nous revêtons pour ainsi dire l'édifice d'une couche de peinture.

(…) Parfois nous négligeons d'expliquer les récits historiques, qui sont clairs, pour en arriver sans tarder aux passages obscurs; d'autres fois, comprendre des passages selon la lettre est impossible, car si on les interprète superficiellement, au lieu d’instruire le lecteur, on le jette dans l’erreur


Aux puits des Écritures

"  Chaque jour, Rébécca se rendait aux puits : chaque jour, elle puisait de l’eau. Et parce qu’elle passait du temps chaque jour auprès des puits, elle dut à cela de pouvoir être trouvée par le serviteur d’Abraham et d’être unie en mariage à Isaac (Gn 24,15-16)

Penses-tu que ce sont là des fables et que l’Esprit Saint conte des histoires dans les Ecritures ? C’est une instruction pour les âmes et c’est une doctrine spirituelle qui te forme et t’apprend à venir chaque jour aux puits des Écritures, aux eaux de l’Esprit Saint, à y puiser sans cesse et en rapporter chez toi un plein récipient.

Ainsi faisait Sainte Rébécca, et elle n’aurait pas pu épouser un aussi grand patriarche qu’Isaac, " né de la promesse " (Gn 4,23), si elle n’avait puisé ces eaux et si elle n’en avait puisé une quantité telle qu’elle pouvait donner à boire non seulement à ceux de chez elle , mais encore au serviteur d’Abraham. Tout est mystère de ce qui est dans l’Écriture.

Le Christ veut te fiancer à lui, toi aussi…Voulant donc te fiancer à lui, il t’envoie ce serviteur. Ce serviteur, c’est la parole prophétique : sans l’avoir d’abord accueillie, tu ne pourras pas épouser le Christ.

Sache cependant que sans exercice et sans connaissance, personne n’accueille la parole prophétique ; en revanche, l’accueille celui qui sait tirer l’eau des profondeurs du puits… Par conséquent, si tu ne te rends pas chaque jour près des puits, si tu ne puises pas aux eaux chaque jour, mais tu endureras toi-même aussi " la soif de la parole de Dieu " (Am 8,11)

Tu crois peut-être que c’est un hasard si les Patriarches viennent toujours à des puits et si leurs unions se contractent au bord des eaux ? Pour moi, à la suite de l’apôtre Paul, je dis que ces choses sont allégoriques (Gn 4,24) , et je dis que les noces des saints , c’est l’union de l’âme avec le Verbe, il est certain qu’elle ne peut se réaliser que si l’on se laisse instruire par les Livres divins, auxquels figurativement l’Écriture donne le nom de puits. Quiconque vient à ces puits et en tire de l’eau c’est-à-dire méditant l’Ecriture, perçoit un sens et une signification plus profondes, celui-là trouvera des noces dignes de Dieu : car son âme sera unie à Dieu.

Commentaires sur le Notre Père (I)

" Notre Père qui es aux cieux. " En disant Père, ils se reconnaissent comme ses fils.

" Que ton nom soit sanctifié ", non en toi, mais en nous. Si le nom de Dieu est blasphémé parmi les nations à cause des pécheurs, il est, par contre, sanctifié à cause des justes.

" Que ton règne vienne " : il prie ; soit en général pour son règne sur le monde entier afin que le diable cesse d'y régner, soit pour que Dieu règne en chacun de nous, et que le péché ne règne plus sur le corps mortel de l'homme. En même temps, prenons-y garde: c'est la marque d'une grande audace, d'une conscience pure que de demander le règne de Dieu sans craindre son jugement.

" Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. " Les anges te servent dans les cieux irréprochablement, qu'ainsi les hommes te servent sur la terre ! Qu'après ces mots, ils rougissent, ceux qui prétendent que chaque jour les cieux sont le théâtre de chutes. A quoi bon cette ressemblance avec les cieux s'il s'y trouve aussi le péché ?

" Donne-nous aujourd'hui notre pain supersubstantiel. " Notre expression supersubstantialem traduit le grec éplousion, terme que les Septante ont très souvent remplacé par périousion. Nous avons examiné attentivement le texte hébreu. Partout où ils avaient employé périousion, nous avons trouvé sogolla que Symmaque a traduit par exairéton, c'est-à-dire " remarquable " ou " excellent ", bien que, cependant, dans un passage, il l'ait traduit par " particulier ". Donc, quand nous demandons à Dieu qu'il nous accorde notre pain particulier ou remarquable, nous demandons Celui qui dit: , Je suis le pain vivant descendu du ciel. " Dans l'Evangile dit selon les Hébreux, au lieu de pain " supersubstantiel ", J’ai trouvé maar, c'est-à-dire " du lendemain ", d'où le sens: " Donne-nous aujourd'hui le pain du jour qui vient ", c'est-à-dire " à venir ". Nous pouvons encore donner un autre sens à " pain supersubstantiel " : supérieur à toute substance, qui l'emporte sur toute créature. D'autres comprennent tout simplement que, selon la parole de l’ apôtre : " Si nous avons la nourriture et le vêtement, nous nous en contentons ", les saints ne se soucient que de la nourriture du jour présent. D'où la recommandation donnée dans la suite: " Ne songez pas au lendemain. "

" Amen " : sceau de l'oraison dominicale. Aquila traduit par " c'est notre foi " nous, nous pouvons dire " c'est la vérité. " (Saint Jérôme)

Commentaires sur le Notre Père (II)

" Donne-nous aujourd'hui notre pain supersubstantiel ", ou, selon Luc, " donne-nous chaque jour notre pain supersubstantiel ". Certains exégètes supposent que nous devons prier pour le pain matériels ; il est bon de réfuter leur erreur. Comment celui qui nous fait demander les biens majeurs et célestes - alors que le pain corporel n'est ni un bien céleste ni l'objet d'une demande majeure - pourrait-il oublier son enseignement et nous demander de supplier son Père pour un bien infime et terrestre ?

Nous allons suivre le Seigneur lui-même, qui nous enseigne ce qui regarde le pain; nous l'exposerons longuement. Dans l'évangile selon Jean, Jésus dit à ceux qui sont venus le chercher à Capharnaüm : " En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non pas parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mange du pain et que vous avez été rassasiés " (Jn 6, 26). Celui qui mange les pains que Jésus a bénis et qui s'en est nourri cherche à mieux connaître le Fils de Dieu et se hâte vers lui. Voilà pourquoi Jésus ordonne: " Travaillez non pour la nourriture qui périt mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, celle que le Fils de l'homme vous donnera " (Jn 6, 27). (…)

Plus loin: " C'est mon Père qui vous donne le vrai pain de vie, car le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde "(Jn 6, 32-33). Le pain véritable est celui qui nourrit l'homme véritable créé à l'image de Dieu, qui élève celui qui s'en nourrit jusqu'à la ressemblance avec son Créateur. Qu'y a-t-il de plus précieux pour l'esprit de celui qui la comprend que la sagesse de Dieu et de mieux conforme à la nature raisonnable que la vérité ?

L'Ecriture appelle pain toute nourriture ainsi il est dit de Moïse "Pendant quarante jours, il resta sans manger de pain et sans boire d'eau " (Dt 9, 9). Le Verbe nourrit de bien des manières ; car tous ne peuvent supporter la vigueur et la force tonifiante des divins enseignements. Pour donner une nourriture solide aux plus parfaits, Jésus dit: " Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde " ; et un peu plus loin: " Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est une vraie nourriture, mon sang est un vrai breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que mon Père, qui est vivant, m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi " (Jn 6, 53-57).

La nourriture véritable est donc la chair du Christ, qui comme Verbe de Dieu est devenu chair, selon la parole : " Et le Verbe s'est fait chair "(Jn 1, 14). Lorsque nous le mangeons et le buvons, " il fixe sa demeure parmi nous. Lorsqu'il est distribué, s'accomplit la parole: " Nous avons contemplé la gloire " (Jn 1, 14). " Tel est le pain descendu du ciel. Il n'est pas comme celui qu'ont mangé vos pères... et ils sont morts ,celui qui mange ce pain vivra éternellement " (Jn 6, 58).

Il nous faut examiner maintenant ce que signifie le mot supersubstantiel. Le terme epiousios n'est jamais employé par les maîtres grecs, il n'est pas davantage usité dans le langage courant ; il semble avoir été forgé par les évangélistes. Matthieu et Luc sont d'accord sur le mot et n'offrent aucune variante. Il en est de même d'autres mots employés par ceux qui ont traduit le texte hébreu de l'Ecriture. Nous trouvons un terme analogue à epiousios dans le livre de Moïse, qui le place sur les lèvres de Dieu: " Vous serez pour moi un peuple periousios " (Ex. 19, 6). L'un et l'autre semblent dériver de ousia. Le premier désigne le pain transformé en notre substance, le second, le peuple vivant autour de la substance divine et qui participe à elle.

Nous avons fait des recherches sur la notion de substance, à cause du pain epiousios et du peuple periousios ; nous avons expliqué les diverses significations du mot. Auparavant nous avions montré que le pain que nous devions demander était spirituel. La substance du corps de celui qui s'en nourrit, ainsi le pain de vie descendu du ciel, donne sa propre vertu à l'esprit et à l'âme de celui qui le mange. De la sorte, il devient le pain supersubstantiel que nous demandons.

(Origène)